Quelques réflexions suscitées par la lecture du catalogue de l'exposition Mutations présentée à Bordeaux en 2000.
La question de la réfection de la halle Worthington se pose dans le contexte du devenir de la ville du Bourget avec l'évolution du grand Paris. Le développement des nouvelles infrastructures de transport constitue une formidable opportunité de développement pour les communes, avec cependant une limite liée à la situation de concurrence de fait entre tous les territoires mis en valeur par les développements imminents. Au-delà de toutes les tentatives de coordination et de mise en cohérence, il reste pour chaque ville à développer une stratégie visant à devenir un point focal du nouvel ensemble, un lieu à part entière, identifié à l'échelle métropolitaine, voire mondiale. Cet état de fait interroge les formes à donner à tout nouveau programme de développement : on ne peut pas se limiter à la recherche traditionnelle de la ville continue et harmonieuse, ainsi que Rem Koolhaas et ses étudiants de Harvard l'ont décrit sur l'exemple des villes du delta de la rivière des perles dans le sud de la Chine, à travers le concept de City of Exacerbated Difference, qui étend en quelque sorte à des échelles plus petites l'idées avancées par Saskia Sassen à propos des villes mondiales :
Je voudrais terminer avec un concept que nous avons pu isoler, le plus important peut-être pour décrire ce système urbain. C'est le concept de CITY OF EXACERBATED DIFFERENCE© qui exprime que chaque ville du Pearl River Delta se définit par sa différence avec les autres. Nous savons aussi que ces villes sont destinées à former un organisme urbain unique. L'intériet de ce modèle de CITY OF EXACERBATED DIFFERENCE© est qu'afin de survivre, la ville devra toujours renouveler ses particularités. Si un jour sa différence s'estompe, si son identité devient incertaine, elle perdra sa vitalité et la conduite stratégique avec laquelle elle fonctionne dans le monde. Le modèle est brutal : chaque ville a pour obligation de s'ajuster à toutes les transformations opérées par toutes les villes voisines. Notre définition de ce concept est la suivante : “La ville traditionnelle s'efforce d'atteindre un état d'équilibre, d'harmonie et d'homogénéité. La CITY OF EXACERBATED DIFFERENCE© est fondée, au contraire, sur la plus grande différence possible entre ses parties qui entrent en complémentarité ou en opposition. Dans un climat de panique stratégique permanente, l'essentiel n'est pas la constitution méthodique d'un idéal mais l'exploitation pragmatique du hasard, de l'accident, de l'imperfection. Certes un tel modèle peut sembler brutal, dans la mesure où il dépend de la vigueur primitive de ses composantes. Pourtant, paradoxalement, ce modèle est subtil et sensible. La plus légère modification d'un point de détail implique le réajustement de l'ensemble afin de rétablir l'équilibre entre les extrêmes complémentaires.”
Rem Koolhaas, Mutations, p. 334-335
Tous ces éléments nous encouragent à une approche lente et mesurée de cette question de la reconversion de la halle Worthington, afin de ne pas écraser par une intervention trop brusque le caractère flottant des lieux dans leur état actuel de semi-abandon, et de pouvoir bien comprendre le potentiel d'usage qu'il revêt dans le cadre plus général de la mégapole parisienne et de sa position mondiale.
Pour être aussi pertinente que possible, la question d'un programme pour la Halle Worthington doit donc dépasser la simple recherche d'une insertion locale, d'un équipement de quartier rendu élégant par la mise en scène des vieilles pierres (ou plutôt des vieilles briques), voire même d'une implantation ponctuelle : il s'agit de penser un programme qui s'inscrive dans la lignée et renforce par sa présence le potentiel de différenciation de la zone dans son ensemble. Comme le décrit Stefano Boeri dans l'extrait ci-dessous, la différenciation doit se manifester à plusieurs niveaux à la fois, pour tenir compte de l'atomisation grandissante de la ville (son caractère diffus) :
Aujourd'hui, le principe de différence n'agit plus entre les parties homogènes et distinctes de la ville (entre le tissu du XIXè siècle, le centre médiéval et les quartiers périphériques d'habitat social, etc.), mais plutôt entre chaque molécule de la nouvelle ville diffuse. Et le principe de variation, plutôt que de décliner l'individualité d'un organisme homogène, agit par “bonds”, en déclinant des classes typologiques de faits urbains dispersés sur le territoire : les variantes infinies de la maison unifamiliale, celles de l'atelier artisanal, celles du centre commercial, et ainsi de suite.”
Stefano Boeri, Mutations, p 365
Ainsi, l'enjeu est dans un même temps de singulariser, de faire exister le bâtiment et le lieu en lui-même par rapport à l'environnement immédiat, à toute la ville, voire au reste du monde, mais aussi de faire en sorte que ce lieu reprogrammé joue collectif dans sa zone, que ce soit en accompagnant une tendance ou alors en en constituant l'élément générateur. Dans son texte, Boeri développe son propos par la description de mécanismes fréquents observés dans la mutation du tissu existant, qui méritent d'être cités ici comme une liste de voies de réflexion possibles :
A cet égard, il est possible de tracer une ligne de démarcation entre les schémas évolutifs observés à partir de cet angle de vue médian. D'un côté, ils peuvent décrire des processus de modification qui ont un fort degré de répétitivité et interposent une faible résistance aux grandes énergies globales de la mutation. Des processus qui se présentent comme des transpositions simples et mécaniques, dans l'espace européen, de formes d'interaction et de modes de changement prenant leur source principalement dans les trois courants qui l'investissent (ainsi que celui d'autres aires géographiques) : l'émergence d'un individualisme de masse dans les comportements relatifs à la consommation, à l'habitat, aux loisirs, au déplacement dans le territoire ; l'importance locale de systèmes de rationalité sectorielle, fondamentalement fermés et imperméables ; la diffusion de flux transnationaux de personnes, de biens et d'idées.Dans les nouveaux territoires de l'urbanisation diffuse, ces trois poussées globalisantes rencontrent une première friction qui les ré-articule en une série réduite de “modes de changement”, assonances évolutives les liant à la dynamique par bonds qui identifie par opposition l'espace européen.Des espaces différents peuvent changer par “métamorphoses” (petites modifications imperceptibles qui, à un certain point, changent totalement la nature d'une zone urbaine), par l'action d'un “objectif linéaire” (édifices divers qui bordent une rue commerçante, un port fluvial, une voie piétonne), par l'insertion improvisée de “points” dotés d'une grande force d'attraction (comme un centre commercial intégré ou un équipement de loisirs), ou par la multiplication d'“îles” introverties dans le périmètre desquelles se répliquent des objets et des modes de vie semblables (comme c'est le cas dans les cités ouvrières planifiées, dans les zones résidentielles protégées ou, parfois, dans les centres d'accueil pour les immigrés extra-communautaires).
ibid, p. 369
Sur cette question des enjeux de la reconversion du tissu industriel délaissé, la réflexion de Yorgos Simeoforidis mérite aussi d'être mise en avant, car il voit dans ces lieux différents le potentiel d'une urbanité différente, un côté erratique qui mériterait d'être préservé et prolongé pour conserver à la ville une variété menacée par la perspective d'une réintégration selon les standards de l'urbanité telle qu'elle est entendue dans les centres des villes (historiques ou nouvelles) déjà existantes :
“Au cours des épisodes précédents, les architectes tiraient leurs “leçons” de la culture populaire des paysages qui les entouraient ; aujourd'hui, quelque vingt ans plus tard, ce sont les zones industrielles naguère palpitantes de vie et maintenant désaffectées qui dispensent ces “leçons”. La question est de savoir si les terrains vagues et les virus areas aujourd'hui si prisés seront récupérés par le système consumériste de la métropolis débordante, avec un fort impact métropolitain, ou s'ils pourront conserver quelque chose de leur statut erratique et miner les places urbaines symboliques jusqu'ici dominantes, par le simple fait d'offrir ou même d'autoriser une autre idée de la ville contemporaine, une ville basée sur la multiplicité et l'hétérogénéité.
Cette fois cependant, ce n'est pas à la reconstruction d'un territoire dévasté que l'Europe doit faire face, mais à la coexistence d'une modernité hyper-technologique et de la médiocrité qui habitent le même espace et le même temps, celui de la métapolis ; aux cadres mobiles, nomades pourrait-on dire, de la nouvelle économie et aux naufragés du développement (SDF, marginaux, réfugiés, etc.), aux non-lieux modernisés et aux hyper-lieux abandonnés. Voilà le défi incertain qu'il convient de relever...”
Yorgos Simeoforidis, Mutations, p. 424-425
Tous ces éléments nous encouragent à une approche lente et mesurée de cette question de la reconversion de la halle Worthington, afin de ne pas écraser par une intervention trop brusque le caractère flottant des lieux dans leur état actuel de semi-abandon, et de pouvoir bien comprendre le potentiel d'usage qu'il revêt dans le cadre plus général de la mégapole parisienne et de sa position mondiale.

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